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Derrière les frappes iraniennes sur des data centers, une stratégie assumée visant à déstabiliser durablement les intérêts technologiques et économiques des pays du Golfe persique

Plusieurs data centers ont été visés par des frappes iraniennes, notamment à Dubaï et à Bahreïn, depuis le début du conflit qui secoue le Moyen-Orient. Derrière ces attaques se cache une volonté assumée de toucher en plein cœur un écosystème et les intérêts économiques et technologiques des pays du Golfe, très imbriqués avec les États-Unis. Et cela pourrait bien remettre en question la stratégie IA de ces pays.

Dans le feu de la guerre, ces attaques sont presque passées inaperçues. Plusieurs data centers, notamment deux installations situées aux Émirats arabes unis et une à Bahreïn, ont subi des dégâts à la suite de frappes iraniennes. Selon le tableau de bord d’Amazon Web Services (AWS), toutes les installations restent hors service. Il n’y a cependant rien d’anodin derrière ces attaques, bien au contraire.

Ces centres de données ont été spécifiquement visés par le Corps des gardiens de la révolution islamique iranien en raison du soutien apporté par l’entreprise à l’armée américaine, ont rapporté mercredi les médias d’État iraniens. L’attaque au Bahreïn, de son côté, a été menée « pour identifier le rôle de ces centres dans le soutien aux activités militaires et de renseignement de l’ennemi », a indiqué l’agence de presse iranienne Fars sur Telegram .

Outre les dommages structurels, les centres de données ont subi des coupures de courant et des dégâts des eaux provoqués par l’intervention des pompiers pour maîtriser les étincelles et l’incendie. La chaîne américaine CNBC rappelle que ces incidents ont entraîné une augmentation du taux d’erreur et une disponibilité réduite pour certaines applications AWS populaires, perturbant les services hébergés dans la région.

Un projectile visible dans le ciel de Dubaï ce jeudi 5 mars 2026. © FADEL SENNA / AFP

AWS a conseillé à ses clients de sauvegarder leurs données, de rediriger le trafic hors de Bahreïn et des Émirats arabes unis, et d’envisager de migrer leurs charges de travail vers d’autres régions. Présente à Bahreïn depuis 2019, l’entreprise y héberge d’importantes charges pour les gouvernements et y possède également un bureau.

Plus tôt cette semaine, Amazon a demandé à tous ses employés du Moyen-Orient de travailler à distance et de « suivre les directives des autorités locales » face à l’instabilité croissante. « Les Iraniens considèrent les centres de données comme faisant partie intégrante du conflit« , a déclaré au Financial Times, Matt Pearl, directeur du Centre d’études stratégiques et internationales, un groupe de réflexion. « C’est pour eux un moyen d’avoir un impact concret sur la région. »

Viser les intérêts économiques et technologiques

Mais plus généralement, le fait que l’Iran ait revendiqué ses frappes contre des centres de données dans les pays du Golfe révèle un objectif stratégique élargi. Au-delà des installations militaires classiques, Téhéran semble désormais viser des intérêts économiques et technologiques cruciaux, en s’attaquant maintenant à des infrastructures numériques.

Depuis plusieurs années, les pays du Golfe investissent massivement dans l’intelligence artificielle pour sécuriser les secteurs clés du XXIe siècle tout en réduisant leur dépendance aux grandes puissances technologiques. Les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite ont ainsi développé des data centers nationaux, des clouds souverains et des modèles d’IA régionaux comme Jais, Falcon ou ALLaM, souvent en partenariat avec Huawei, Nvidia ou Cerebras, sous un contrôle politique strict.

Selon le journal régional Al-Monitor, les Émirats ont investi plus de 147 milliards de dollars dans l’IA depuis 2024, dont près de 58 milliards pour un centre de données en France. De son côté, l’Arabie saoudite a intégré l’IA au cœur de sa Vision 2030, avec plus de 40 milliards de dollars investis et le lancement en mai 2025 de la plateforme HUMAIN par le fonds souverain PIF (environ 1.000 milliards de dollars), visant à placer le royaume parmi les 15 leaders mondiaux de l’IA d’ici 2030.

Une voiture passe devant les drapeaux saoudien et américain sur une route principale à Riyad, le 12 mai 2025 (image d’illustration) © Fayez Nureldine

Parmi les efforts déployés dans la région, l’implantation des grands groupes technologiques joue un rôle central. Selon The Economist, Dubaï attire particulièrement ces géants: la ville abrite au moins 18 centres de données, dont celui d’AWS, détruit au début du conflit, soit la moitié du total des Émirats arabes unis, qui concentrent par ailleurs plus de la moitié des investissements prévus dans les infrastructures de données du Golfe.

Les Émiratis misent ainsi fortement sur l’intelligence artificielle, en nouant des partenariats avec Microsoft et BlackRock pour 30 milliards de dollars d’investissements, tout en prenant des participations dans des acteurs majeurs comme OpenAI, Anthropic et xAI.

Le doute s’installe chez les géants de la tech

Même s’il est encore trop tôt pour évaluer pleinement leurs impacts, ces attaques changent donc déjà la donne pour les entreprises de la tech, peu enclines à anticiper les risques de conflit dans la région. Elles envisagent désormais de souscrire des assurances contre les risques politiques, habituellement utilisées pour se protéger sur les marchés émergents.

« Ces frappes pourraient fondamentalement modifier l’évaluation des risques pour les investisseurs privés, les assureurs et les entreprises technologiques elles-mêmes qui envisagent d’investir dans la région », a déclaré Jessica Brandt, chercheuse au Council on Foreign Relations au Financial Times. « Le Golfe se présentait comme une alternative sûre aux autres marchés. Cet argument est désormais plus difficile à défendre ». 

Pour le Centre d’études stratégiques et internationales (CSIS), la diffusion de la technologie IA américaine dans le Golfe renforce l’influence des États-Unis, mais crée en définitve « une dépendance stratégique« , les infrastructures clés étant situées à l’étranger. Cette interdépendance expose la région à des risques sécuritaires, notamment en cas de conflit ou de tensions régionales.

Le média spécialisé dans les technologies Rest of World s’interroge déjà: « Les centres de données doivent-ils être défendus comme des installations militaires? » Et il ajoute: « Protéger ces centres revient désormais à protéger des bâtiments gouvernementaux de haute sécurité. »

Dans l’ère numérique, des acteurs comme l’Iran pourraient viser non seulement les infrastructures pétrolières, mais aussi les centres de données, les réseaux énergétiques et les points stratégiques de la fibre optique, comme le détroit de Bab el-Mandeb. La forte concentration de câbles sous-marins et de systèmes critiques accentue ces vulnérabilités. En 2024, quatre câbles en mer Rouge ont été sectionnés, perturbant près d’un quart du trafic internet entre l’Asie, l’Europe et le Moyen-Orient, soulignant l’exposition permanente de la région aux accidents et aux sabotages.

À mesure que les centres de données seront considérés comme des éléments essentiels de la sécurité nationale, les gouvernements et les entreprises devront consentir à des coûts élevés pour leur offrir une protection… de niveau militaire. Dans la région du Golfe, ce sera donc paradoxalement quelques drones iraniens Shahed, estimés à 30.000 euros l’unité, qui pourraient bel et bien faire basculer un marché de plusieurs milliards, ou du moins remettre en question la sérénité qui l’avait vu croître.

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