Avec le projet « Aadhaar », l’Inde a scanné l’iris et les empreintes digitales d’1,3 milliard d’Indiens…et ainsi créé le plus grand système d’identité biométrique au monde. Objectif initial: verser les aides sociales plus facilement, sans intermédiaire. Mais derrière l’efficacité technologique, se posent des questions explosives: exclusion des plus fragiles, protection des données… et tentation du contrôle politique.
Aadhaar, c’est à l’origine un défi spectaculaire: celui de recueillir les empreintes digitales et l’iris de l’œil de plus d’un milliard d’individus, dans un pays majoritairement rural, grand comme l’Union européenne, et où coexistent 22 langues officielles. La philosophie du projet est simple: permettre à tous les Indiens d’accéder plus facilement aux prestations sociales. Car en Inde, environ 20 à 22% de la population vit sous le seuil de pauvreté, et près d’un Indien sur cinq est analphabète. À cela s’ajoute une bureaucratie lourde, historiquement marquée par la corruption et les intermédiaires.
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Une immense base biométrique
En prenant les empreintes biométriques de tout le monde, l’idée est de constituer une gigantesque base de données d’identité. Concrètement, environ 1,3 milliard de personnes disposent aujourd’hui d’un numéro Aadhaar, il s’agit d’une carte à vie. Ce numéro est composé de douze chiffres, associé à des données biométriques (empreintes et iris). L’objectif est que les subventions, aides sociales ou rations alimentaires soient distribuées directement du ministère à l’individu concerné: pas d’intermédiaire, donc pas de corruption.
Derrière ce projet, se trouve la figure centrale de Nandan Nilekani, cofondateur d’Infosys et star de l’informatique indienne. En 2009, il prend la tête de l’UIDAI, l’autorité chargée de bâtir Aadhaar, et devient l’architecte de la plus grande base de données biométriques au monde.
Une utopie technologique?
Très vite pourtant, Aadhaar se heurte à la colère des ONG, qui y voient un piège pour les plus pauvres, plus qu’un progrès. Sur le papier, le système devait tout simplifier mais Aadhaar ne fonctionne que si le réseau fonctionne, si l’électricité arrive jusqu’au village, ce qui est loin d’être garanti dans les campagnes indiennes. Résultat très concret: des personnes ont perdu l’accès à leurs allocations parce que leurs empreintes étaient abîmées par le travail manuel, ou parce qu’elles souffraient de cataracte, empêchant le scan de l’iris. Avant, les droits sociaux étaient souvent attribués à la famille, de manière collective. Avec Aadhaar, tout devient individuel, biométrique, et ceux qui ne “rentrent pas” dans la machine se retrouvent complètement hors du système.
Officiellement, le système Aadhaar n’a, à ce jour, jamais été piratée. Les données sont stockées dans des serveurs centraux très contrôlés. Mais des fuites ont bel et bien existé, en périphérie du système: des fausses cartes Aadhaar vendues pour quelques roupies, des empreintes numériques copiées par des « gangs de la cire », ou des vols de données biométriques auprès d’opérateurs locaux.
KYR+: le risque du fichage généralisé
Aadhaar, à la base, c’est un numéro et de la biométrie. Le problème, c’est le petit « + » ajouté au système: le KYR+, pour Know Your Resident Plus. Concrètement, le KYR+ permet aux États indiens et à la police de rattacher au numéro Aadhaar toutes sortes d’informations personnelles: coordonnées GPS, numéros de téléphone, réseaux sociaux, carte d’électeur, passeport, prêts, prestations sociales, parfois même le nom des proches, voire le nom des concubins et concubines sur certains formulaires de police, comme le relate l’Hindustan Times.
Ces données sont centralisées dans des serveurs régionaux — au Gujarat, au Telangana, en Andhra Pradesh — qui croisent Aadhaar avec des tickets de rationnement, pensions, consommation d’électricité, voire casier judiciaire.
L’ombre de Cambridge Analytica
Ce qui inquiète de nombreux chercheurs est la potentielle transformation d’un dispositif conçu pour mieux distribuer des aides sociales en l’infrastructure parfaite pour un fichage géant, où un État ou un parti peut, en théorie, voir qui vous êtes, ce que vous touchez… et, demain, comment vous votez. Ces dérives rappellent le scandale Cambridge Analytica en Grande-Bretagne: des stratéges avaient utilisé les données Facebook pour croiser des informations personnelles et politiques, profiler les électeurs et leur envoyer des messages sur mesure dans le contexte du Brexit et des campagnes qui ont suivi.
En Inde, Aadhaar pourrait permettre le même type d’usage, mais à l’échelle de 1,3 milliard de personnes. On en a déjà vu les prémices en 2018, dans l’État du Telangana, où des millions d’électeurs ont disparu des listes électorales après des opérations de « nettoyage » liées à Aadhaar. À l’époque, une star nationale du badminton, Jwala Gutta, n’avait pas pu voter, une affaire qui avait eu un immense écho médiatique. Même logique dans l’État d’Andhra Pradesh, où des outils de campagne extrêmement ciblés ont été développés grâce à l’exploitation de données liées à Aadhaar.

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